Levée de rideau

contributeur: Pierre Jacquin, auteur - Georges Khomiakoff, photographe

La musique de Chopin se développe d’emblée sur un mode magique : il n’est pas besoin que nous la connaissions pour la reconnaître, elle nous est immédiatement familière et nous avons souvent l’impression, même si nous ne l’avons jamais entendue, de retrouver de façon inattendue le souvenir d’une mélodie ancienne un instant oubliée.

 

Ce que nous reconnaissons ainsi n’est autre qu’un ou des instants de notre passé, entendu non comme événementiel mais comme affectif, porteur de nos joies et tristesses, de nos nostalgies et de nos engouements, de nos désespoirs et de nos ferveurs d’il y a encore peu ou d’il y a déjà loin.

 

Cette musique s’empare de nous, comme une réminiscence de nos propres émotions que le musicien du passé, le pianiste du souvenir nous permet de revivre en de multiples couleurs. En fait, le temps, censé tout effacer ou presque, est impuissant à jeter à l’oubli ce que la musique perpétue.

 

 

 

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Pierre Jacquin, auteur du "Visionnaire du passé", récitant et, également, pianiste

contributeur: Pierre Jacquin, auteur - Georges Khomiakoff, photographe

La solitude est la condition première de la création artistique qui doit dresser un mur de silence contre l’extrême confusion livrée par les sensations immédiates, courantes, communes. Aucune création n’est en effet possible sans un retrait, un recul, une résolue et intangible prise de distance où solitude et silence ne sont plus qu’un. Nulle musique ne s’est jamais ébauchée au sein d’une foule, au sein de rumeurs. Il faut, comme Chopin, être sans réserve solitaire en ses moments d’intentionnalité et de réalisation créatrices, pour parvenir à entendre battre son cœur hors des précipitations de la vie ordinaire, pour parvenir, au sein de son intimité profonde, à faire surgir aspirations, espoirs et regrets en leurs pulsations internes, en leur vérité pure de toute anecdote, à l’abri du vacarme ou même seulement des chuchotements du monde.

 

Et c’est par une dure ascèse que pourront se profiler des mélodies uniques sans l’ombre d’un pareil, des cantilènes enfin orphelines dont la source jaillira du  seul cœur.

 

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Marie-Louise Nézeys, interprétant la 1è des Etudes posthumes

contributeur: Pierre Jacquin, auteur - Georges Khomiakoff, photographe

L’élégance est discrète par définition, la moins expansive et la plus retirée possible. On a parfois dit que le jeu de Chopin manquait de force dans les salles de concert. En disant cela, on n’avait rien dit. Il refuse de se livrer à des effets musicaux en s’obligeant artificiellement  à hausser la pression des doigts sur le piano pour être sûr que tout le monde entende. A un public anonyme qui lui fait peur, il préfère les bouquets de violettes, l’intimité des salons où il se sait des amis véritables.

 

Tout est dit : de toute sa vie, il ne donnera qu’une trentaine de concerts et la plupart devant un public plutôt restreint, inclus les concerts de charité  au profit de ses compatriotes.

 

En attendant, voici les beautés d’un toucher délicat qui part d’un salon mais atteint bientôt les  étoiles sous le miroir d’une étude d’opus posthume interprétée par Marie-Louise.

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Yuki Lenormand, prélude aux Etudes op. 25 n° 1 puis n° 2

contributeur: Pierre Jacquin, auteur - Georges Khomiakoff, photographe

Avec un infini raffinement allié à un réalisme parfois impitoyable, Frédéric CHOPIN va, par sa musique, dévoiler et mettre en lumière les ressorts cachés de l’âme humaine pour les faire chanter sur tous les registres: le tragique ou le joyeux, le rêveur ou le nostalgique, toujours sous le double signe de l’épure et du beau. Sa vie durant il se consacrera à une incessante évocation du passé récent ou lointain.

 

 Parce que ce qui fut est aussi ce qui reste.

  

Voici, en deux illustrations, un bouquet des souvenirs où nos âmes ont vibré sur de multiples registres : désespoir, sérénité, nostalgie, joie, révolte retraçant les douleurs ou les délices d’un passé dont l’envahissante musique ne nous laisse plus discerner s’il est proche ou lointain. Ce que nous savons, en revanche, c’est qu’il a subi la longue et impitoyable épreuve de l’épure.

 

 

Successivement, nous écouterons l’étude opus 25 n°1 où dominent sérénité et grandeur.

 

Puis l’étude opus 25 n°12 où s’inscrivent le tragique et la fièvre.

 

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Catherine Pautet, concentrée, juste avant l'interprétation du Chant Polonais op.74

contributeur: Pierre Jacquin, auteur - Georges Khomiakoff, photographe

L’âme polonaise n’aura jamais quitté Chopin, cette âme qui peut dans un même temps sourire et pleurer, espérer et se prendre de désespoir, souffrir et s’exalter en chantant sa  souffrance. Tout comme Liszt par la Hongrie et Grieg par la Norvège, sans parler de Schumann, pur Germanique, c’est dans et par sa Pologne natale que Chopin est devenu l’un des plus grands musiciens romantiques.

 

Tel est le premier grand passé, celui que non seulement il évoquera clairement mais vivra ou revivra très intérieurement sa vie durant.

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Claire Billot-Jacquin dans la Sonate op. 35

contributeur: Pierre Jacquin, auteur - Georges Khomiakoff, photographe

Claire Billot-Jacquin dans la Sonate op. 35

Le 3e mouvement  de la  2e Sonate de Chopin est une marche funèbre qui se développe sur un rythme obsédant. La mort n’est plus au futur immédiat mais au présent éternel.

 

Survient la partie médiane, un chant en brève halte qui dit un apaisement total, une complète sérénité qui ne connaît ni joies ni peines mais un repos inconnu. C’est l’oubli de tout, la mort vue de l’intérieur. L’âme fiévreuse de Chopin a composé la mélodie la plus désincarnée qui soit,  un chant sans voix, comme un cristal immatériel.

 

 Le 4e et dernier mouvement n’est plus du tout de ce monde. Tourmenté sur le registre de la sourdine, il est proprement halluciné et hallucinant, le plus souvent atonal. C’est un ailleurs en éternité dont on pourrait au mieux espérer qu’il n’existe pas. Ce n’est pas une éternité théologique chargée dont ne sait quels espoirs ou promesses. C’est la résonance du vide en sifflement éternel.

  

 

Cette musique n’a plus rien d’humain. C’est une vision intemporelle qui ne s’inscrit dans aucune durée, qui n’habite aucun espace. Elle peut retentir une minute ou deux siècles, c’est la même chose. Elle est un tourbillon à la fois glacial et brûlant. Elle n’existe pas et elle hante.

On ne sait pas ce que c’est.

Frédéric Chopin, visionnaire du passé,  a une unique fois interrogé l’avenir.

Et c’est alors qu’il a entendu l’inaudible.

 

Pour écouter le 3e mouvement :

http://www.claire.billot-jacquin.fr/index.php?cat=00036

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